Stopper la marchandisation de l’Université

« Macron l’avait promis ». Cette rengaine des médias est censée justifier les nouvelles attaques contre les acquis sociaux engagées depuis l’élection présidentielle. À l’Université, nous y sommes. Le susdit déclare (Le Point, 4/8/2017) qu’il faut « arrête[r] de faire croire à tout le monde que l’université est la solution pour tout le monde » et aussitôt sa ministre met en chantier l’introduction de la sélection en première année de licence. Mais ce gouvernement est habile. Robert Gary-Bobo, membre éminent du staff enseignement supérieur du candidat Macron recommandait dès novembre 2016 d’« instaurer la sélection mine de rien (…) en réglant du même coup la lancinante question du diplôme  national ».[i][i] Le gouvernement précédent lui avait préparé le terrain en pondant une circulaire autorisant le tirage au sort. Cette procédure ubuesque n’a touché les étudiants qu’à la marge de certaines disciplines. Mais, comme l’avait prévu les syndicats de transformation sociale, elle sert aujourd’hui de prétexte à la ministre Vidal pour instaurer le tri sélectif de tous les étudiant-e-s. La prétendue « orientation » n’est-elle pas plus sympathique que le tirage au sort ? Le taux d’échec en première année n’est-il pas scandaleusement élevé ? La ministre avance en effet un taux astronomique de 60%, mais en y incluant fallacieusement les redoublements et les changements d’orientation…[ii][ii]

Dans la foulée, par l’introduction programmée du contrôle continu, le bac est remis en cause comme diplôme national permettant l’accès à l’université. Dans chaque filière disciplinaire, chaque établissement est sommé de fixer des « capacités d’accueil » et de pondre des « attendus » pour les bacheliers désireux de s’y inscrire. C’est censé décourager les étudiants non motivés (le plus souvent issus de la classe ouvrière la plus défavorisée). Et, pour sélectionner les « meilleurs » étudiants, les universités sont mises en concurrence renforcée. L’étape suivante est la hausse à géométrie variable des droits d’inscription chère au professeur Gary-Bobo, et surtout les prêts étudiants (l’endettement) qu’il voudrait quasi-obligatoires, envisageant même une surtaxe pour qui payerait ses droits cash !

Parallèlement, cursus de licence et lycée sont promis au dynamitage par « individualisation des parcours ». L’université d’Angers, jamais avare d’« expérimentations » comme celle de la catastrophique COMUE « Université Bretagne-Loire », aujourd’hui en déshérence, s’est, dès le sacre du nouveau monarque, portée volontaire pour mettre en place de nouvelles licences modulaires s’inscrivant dans une « continuité Bac±3 ». Maîtres-mots : modules courts à points (6 semaines), choix des modules par l’étudiant, vitesse d’acquisition variable (2 à 4 ans pour les 180 points exigés), tutorat assumé par des étudiants et vacataires, cours en ligne. À la clé : quelques sous du « programme d’investissement d’avenir ». Force est de constater que ce projet de 2017 intitulé « Thélème » (pauvre Rabelais !) ressemble furieusement à ce que le gouvernement veut aujourd’hui pour les licences… et les lycées. Or, les « choix » d’orientation faits par les familles et les étudiants sont d’abord dictés par leur origine culturelle. C’est là un puissant moyen d’écrémage social. En ce qui concerne l’université d’Angers en particulier, l’avenir est tracé : elle sera un collège universitaire, une gare de triage local. Les « meilleurs » étudiants iront en master ailleurs. Quant aux autres, ils devront se contenter d’une licence à points, d’un DUT, d’un BTS ou de rien…

Le contre-modèle britannique est d’évidence celui de Macron et de ses acolytes. Quels sont leurs objectifs ? Avec la globalisation, le numérique et la robotisation, le « marché du travail » n’est plus ouvert qu’à ses marges : les emplois hautement qualifiés et ceux qui ne le sont pas, ou bien ne nécessitent qu’une formation sommaire. Or, le MEDEF prône « l’adéquation entre le diplôme et le marché du travail » (Manifeste de juin 2017). L’amendement Grosperrin de la loi Vidal adopté au Sénat (19/1/2018) est encore plus clair : il exige une réduction des capacités d’accueil pour toute formation qui ne pourrait assurer à ses étudiants une « insertion professionnelle » ! La démocratisation de l’enseignement supérieur et le droit d’accès à la culture et l’esprit critique ne sont donc plus à l’ordre du jour. Au contraire, alors même que le petit baby-boom de l’an 2000 débarque dans les facs, des barrages sont maintenant érigés pour limiter les flux, et pas seulement pour cause d’austérité. Les mieux lotis culturellement ou socialement pourront accéder aux filières « d’excellence » dans les universités « d’excellence », comme les « masters IDEX » à 4000 euros de l’université Côte d’Azur de Mme Vidal qui vont se substituer aux masters « normaux ». Quant aux autres, il leur restera les « études courtes » « pour aller vers l’emploi » comme le suggère un supplément du Courrier de l’Ouest du 1/2/2018. Et pour toutes et tous, les prêts étudiants seront là pour éponger le coût des études. Les exemples des USA et de la Grande Bretagne montrent que la dette étudiante ainsi générée n’est pas recouvrable. Mais ce n’est pas si grave pour la classe dirigeante : l’important est qu’elle dispose ainsi d’une classe ouvrière atomisée, réduite à la servitude par la dette individuelle. C’est la version capitaliste moderne du rétablissement de l’esclavage.

Ne nous le cachons pas : la mobilisation contre ces projets est difficile. S’y opposent, outre l’intériorisation de l’idéologie néolibérale, puissamment relayée par les médias, le découragement des personnels confrontés depuis des lustres au manque de moyens et la perte de sens des études, réduites pour les étudiants à n’être plus qu’un moyen d’accéder à « l’emploi ». Le repli individualiste qui en résulte n’est pourtant qu’une solution bien précaire. La société ultra-inégalitaire et concurrentielle mise en place par les Macron et autres Gary-Bobo fragilise à très court terme la sécurité de chacun : pas seulement financière, mais aussi physique (à la fois sécuritaire et écologique). Quel monde voulons-nous ? Ce qui se passe à l’université nous concerne toutes et tous, au même titre que la remise en cause des acquis de la Sécurité sociale. Il faut donc résister, ensemble. La lutte pour la socialisation et la gratuité de toutes les activités humaines reste indispensable et la seule solution de long terme.

Jean-Luc Godet (secrétaire de la section angevine du SNESUP-FSU)

Paru dans L’Anjou laïque

[i][i] « Réformes souhaitables de l’enseignement supérieur français et éléments d’une stratégie de changement », Contribution du professeur R. Gary-Bobo, 16 novembre 2016 (https://www.wikileaks.org/macron-emails//fileid/50687/18178)

[ii][ii] En réalité le taux d’abandon n’est que de 9%. Si l’on tient compte des réorientations réussies, 80% des étudiants français obtiennent un diplôme, ce qui place la France dans le peloton de tête des pays de l’OCDE.

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