Compte-rendu des Etats Généraux de Nanterre du 7 juin 2018

Compte-rendu des Etats Généraux de Nanterre. (Publié le jeudi 07 juin 2018)

C’est au milieu d’un couloir de l’université Paris-Nanterre, quasiment déserte après des semaines de mobilisation, qu’une quarantaine de personnes, des universitaires pour la plupart, s’est rassemblée pour débattre de ses conditions de travail, mardi 5 juin 2018.

« Les gens s’épuisent pour comprendre leur travail. Il y a une perte de repères et un sentiment d’impuissance » (Danièle Linhart)

Invitée à exposer les effets du « new public management » dans le secteur public depuis une vingtaine d’années, Danièle Linhart, sociologue du travail rattachée au CNRS, évoque la « perte de sens dans le travail », la « mise en concurrence systématique des uns avec les autres » mais aussi de « chacun avec lui-même ». « Le management néolibéral cherche un moyen d’obliger les hommes et les femmes à travailler non pas selon leurs propres valeurs professionnelles, mais uniquement en fonction de critères — pensés à distance par des consultants et des experts — et du respect de procédures que l’on veut imposer aux agents », détaille-t-elle. Pour cette ancienne étudiante de Nanterre, cela induit, « pour beaucoup, de la souffrance au travail ».

Les effets du « new public management » à l’université

Il s’agit d’abord de « transformer les valeurs et l’éthique professionnelle liées à la question de service public ». Pour cela, la sociologue dénonce une « organisation systémique de la perte de l’expertise professionnelle » : « Déménagements, changements de système et réformes permanentes, mobilité systématique : les gens s’épuisent pour comprendre leur travail, il y a une perte de repères et un sentiment d’impuissance. C’est ce qui créé le burn-out ». Autre élément importé du privé : « l’individualisation systématique des salariés dans l’organisation de leur travail » par la mise en place de primes et de salaires spécifiques à chacun. « C’est toute l’identité des salariés face à un destin commun dans les entreprises qui s’effondre », regrette Danièle Linhart.

Elle cite enfin un troisième outil du « management néolibéral » : « la personnalisation psychologisante du travail ». Il s’agit « d’objectifs d’évaluation qui ne sont pas fondés sur des critères professionnels. On met les agents au défi de montrer qui ils sont ». « La mise en place du taylorisme a permis une expropriation du savoir des ouvriers au profit de l’encadrement. Je pense que c’est cela que vous êtes en train de vivre dans le monde universitaire. La façon dont les universitaires doivent travailler est décidée par des personnes qui n’ont rien à voir avec l’université », conclut la sociologue.

« Le management a pris le pas sur le sens du travail » (Julie Robert, personnel Biatss FSU)

Les observations de Julie Robert, personnel Biatss et secrétaire de la section locale du Snasub-FSU de l’université Paris-Nanterre, font écho, point par point, à cet exposé. La syndicaliste dénonce un travail « précaire », « mal payé » et « individualisé » au niveau de son établissement. En ce qui concerne l’individualisation du travail, Julie Robert souligne le recours aux primes, un « outil de management », qui représentent 15 à 25 % du salaire des personnels Biatss. Par ailleurs, « les conditions d’emploi des contractuels sont très variables : il existe une dizaine de formes de contrats différents », souligne-t-elle. Elle critique encore l’entretien professionnel annuel avec le supérieur hiérarchique : « Ce moment est présenté comme une évaluation individuelle. C’est une hérésie. Les personnels Biatss ne travaillent pas seuls, mais dans un service. On peut nous reprocher d’avoir échoué à faire quelque chose qui dépend du collectif. »

« Le management a pris le pas sur le sens du travail », dénonce encore Julie Robert. « Chaque année, les Biatss ou les enseignants-chercheurs doivent appliquer une nouvelle réforme — mise en place du système LMD, création du Hceres, loi LRU… À chaque fois, cela rend notre travail encore plus difficile. »

Deux enquêtes sur les conditions de travail à Paris-Nanterre

« Les choses vont très mal et la situation continue de se dégrader » (Frédéric Dufaux, MCF)

« Les choses vont très mal et la situation continue de se dégrader. J’ai l’impression que nous sommes, de fait, dans une communauté de souffrance ». C’est avec pessimisme que Frédéric Dufaux, maître de conférences et représentant au CHSCT, résume les deux enquêtes sur les conditions de travail à l’université Paris-Nanterre qu’il a pilotées.

Réalisés en 2015 et 2017, ces questionnaires en ligne et anonymisés traitent notamment des risques psycho-sociaux et de la souffrance au travail mais n’ont jamais été rendus publics, dit-il. La moitié des personnels Biatss et un tiers des enseignants-chercheurs y ont répondu. Les personnels interrogés se plaignent notamment d’une « masse de travail en augmentation », d’une « absurdité des tâches à réaliser » toujours plus importante et d’un « manque total de reconnaissance ». Frédéric Dufaux explique également avoir eu affaire à des enseignants-chercheurs qui « font trois mi-temps : enseignant, chercheur et administratif ». « Ils n’ont pas été formés à effectuer cette dernière tâche. Ils se retrouvent en tension avec ceux dont c’est la profession, et ont moins de temps pour leurs activités de recherche », soupire-t-il. Il regrette également que l’austérité n’ait pas été répartie de façon égale selon les départements et selon les fonctions : « On a plus coupé sur les postes administratifs que sur ceux des enseignants-chercheurs. Beaucoup de postes, de secrétaires et de bibliothécaires notamment, n’ont pas été remplacés. »

Créer un « cabinet fantôme » de l’université

Ces 10 à 15 dernières années, les structures représentatives des étudiants et des personnels ont été vidées de leurs pouvoirs », regrette Jérôme Valluy, politologue à l’université Paris-I Panthéon Sorbonne, qui intervenait également dans le débat. Il propose de « se réapproprier l’université en créant des statuts miroirs. Comme le cabinet fantôme du parti d’opposition au Royaume-Uni, ils proposeraient un miroir critique aux instances décisionnaires de l’université ». « Nous l’avons vu avec ce mouvement, nous avons une vraie capacité de contre-pouvoir, mais elle est limitée dans le temps. Ces structures permettraient de maintenir ensemble les personnes qui se sont mobilisées sur le plus long terme », explique-t-il.

La présidence veut lancer « une réflexion plus globale »

La présidence de l’université « n’a pas été consultée sur les dates ou le contenu » de ces états généraux organisés par des étudiants et des personnels, explique-t-elle dans un communiqué, le 1er juin. Toutefois, elle dit partager le constat selon lequel il est « temps qu’une nouvelle phase s’ouvre, constructive, pour que la communauté se retrouve sur la base d’un diagnostic partagé de la situation de l’université » et annonce sa volonté de lancer « une réflexion plus globale ». Elle ouvrira donc « rapidement » un site internet sur lequel chacun pourra déposer ses contributions, afin de compléter celles des ateliers des états généraux. De plus, toute la journée du 11 juillet sera consacrée, dans toute l’université, « à la consolidation du diagnostic et l’élaboration de propositions à mettre en œuvre au sein de notre établissement et, le cas échéant, au niveau national ».

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s