Les « gilets jaunes » ne sont pas un rassemblement hétérogène

« Les « gilets jaunes » ne sont pas un rassemblement hétérogène », 27 décembre 2018

D’après une étude de terrain réalisée à Dieppe, les chercheurs Jean-Yves Dormagen et Geoffrey Pion estiment qu’il existe parmi les militants un socle de revendications sociales et politiques

Par JEAN-YVES DORMAGEN et GEOFFREY PION, Le monde

 

Dieppe (Seine-Maritime), 30 000 habitants, premier port normand pour la coquille Saint-Jacques, se trouve être un bastion du mouvement des « gilets jaunes. Un des tout premiers groupes Facebook appelant à la manifestation du 17 novembre y a été créé. Il comptait près de 16 000 membres à sa fermeture, le 25 novembre.

Ici, le mouvement a été immédiatement d’une ampleur exceptionnelle : le 17 novembre, plus de 1 000 personnes garnissaient la dizaine de ronds-points bloqués à l’entrée de la ville et sur les départementales en direction d’Abbeville, de Beauvais, de Rouen et de Fécamp. Nous avons voulu profiter d’une présence sur le terrain pour mesurer dès le départ ce qui se passait sous nos yeux.

Rapidement, les chiffres proposés par le ministère de l’intérieur nous ont paru bien faibles. On citait des chiffres relevés à une heure H. Mais, contrairement à ce que nous observions au quotidien sur le terrain, rien ne rendait compte de l’important roulement des « gilets jaunes », ni de la solidarité active de la population envers le mouvement en lui apportant bois, nourriture, encouragements, comme du soutien passif que manifestaient de nombreux automobilistes en mettant leur gilet jaune sur le pare-brise.

Nous nous sommes alors donné les moyens de mesurer précisément ces différentes formes de soutien. Les 26 et 27 novembre, par exemple, nous avons réalisé un comptage à partir de 900 véhicules passant sur le rond-point d’Intermarché à Rouxmesnil-Bouteilles : 44 % d’entre eux arboraient un gilet jaune. Un nouveau comptage portant sur 3 291 véhicules était réalisé dans une cinquantaine de quartiers dieppois et de villages alentour, les 2 et 3 décembre : 38 % des véhicules ont alors le gilet jaune sur le pare-brise. Cette solidarité n’a pas cessé de s’afficher depuis, comme l’attestent les 32 % de gilets jaunes toujours présents sur les pare-brise des véhicules dieppois le 19 décembre. Le succès des pétitions contre l’augmentation des taxes commencé le 26 novembre à Arques-la-Bataille apportait une autre confirmation de cet étonnant soutien populaire. En moins d’une semaine, les autres ronds-points l’avaient reprise et près de 14 000 personnes l’avaient déjà signée. Nous avons mené une étude systématique de ces signatures, pour ne pas en rester à des impressions parfois trompeuses. Il ressort de l’analyse des signataires que 22 % des Dieppois et 15 % des Dieppoises ont signé cette pétition. Ce soutien d’un niveau très inhabituel se révèle maximal chez les 18-39 ans (24 %) et décroît l’âge avançant.

Face à la nécessité de se structurer, de trouver un mode démocratique de désignation de messagers et de hiérarchisation des revendications, des « gilets jaunes » nous ont alors sollicités pour les aider à mettre en place une consultation citoyenne. Celle-ci est réalisée le 9 décembre par des questionnaires papier sur les quatre ronds-points toujours occupés à Dieppe (Arques-la-Bataille, Leclerc Rouxmesnil-Bouteilles, Euro Channel Neuville-lès-Dieppe et Auchan Dieppe). Plusieurs dizaines de « gilets jaunes » proposent durant toute la journée aux automobilistes et aux piétons de remplir ce questionnaire, dans leur voiture ou dans les abris de fortune construits sur les ronds-points. Le succès, là encore, dépasse les attentes et, face à la volonté de répondre de nombreuses personnes, des questionnaires devront être réimprimés tout au long de la journée.

Détermination à durer

Nous avons analysé ces questionnaires, qui représentent un matériel de première main inédit sur les « gilets jaunes . Nous nous concentrerons ici sur les 822 répondants (sur 1 549) qui déclarent avoir participé « au moins une fois » à un rassemblement sur un rond-point depuis le 17 novembre. Parmi ces 822 « gilets jaunes » actifs, 58 % sont des hommes et 42 % des femmes. Les 25-54 ans en représentent 60 %, quand les très jeunes adultes (18-24 ans) comptent pour 10 % et les plus de 65 ans, 9 %. Les salariés forment le gros des « gilets jaunes » (61 %), suivis par les retraités (16 %), les travailleurs indépendants (6 %) et les chômeurs (6 %).

Il s’agit de leur première participation à un mouvement social pour 54 % d’entre eux. Ce qui montre à quel point ce mouvement rassemble des citoyens peu habitués à l’action collective et souvent éloignés de la politique. Un noyau dur de quasiment 14 % de « gilets jaunes » est présent presque tous les jours, soutenus par plus de 40 % qui sont présents régulièrement. Les 46 % restants ont fait acte de présence au moins une fois.

Le soutien au mouvement, la détermination à durer dans le temps, donc à s’organiser et à se trouver démocratiquement des porte-parole, font l’objet d’un puissant consensus. C’est là un point très important qui démontre que le mouvement des « gilets jaunes » n’est pas vécu par ses principaux protagonistes comme un simple mouvement revendicatif et ponctuel : 91 % des « gilets jaunes » souhaitent s’organiser en un mouvement structuré et durable, et 80 % pensent même qu’ils doivent se doter de porte-parole élus pour les représenter.

Contrairement à une idée reçue qui a beaucoup circulé, le mouvement des « gilets jaunes » n’est pas un rassemblement hétérogène réunissant des revendications hétéroclites. Bien au contraire, ce mouvement s’organise autour d’un socle de revendications sociales et politiques qui font la quasi-unanimité parmi les participants actifs. La consultation organisée à Dieppe et alentour le confirme. Treize revendications ont été soumises à l’avis des « gilets jaunes » dieppois pour mieux déterminer leurs priorités. Le rétablissement de l’ISF, la revalorisation du smic, l’annulation de l’augmentation du prix du carburant, l’augmentation des retraites, la baisse des impôts directs, l’augmentation des impôts pour les plus grosses entreprises, le maintien et le soutien des petits commerces locaux, la réforme des rémunérations des élus et l’interdiction des délocalisations d’entreprises sont plébiscités par plus de 90 % des « gilets jaunes » comme « prioritaires » ou « très prioritaires . Enfin, le rejet du gouvernement et du chef de l’Etat contribue lui aussi à cimenter le mouvement : 77 % des « gilets jaunes » dieppois ont une « très mauvaise » opinion du gouvernement, et plus des deux tiers d’entre eux jugent « très prioritaire » la démission ou la destitution du président de la République. Ce qui confirme encore une fois combien ce mouvement mêle indissociablement dimension sociale et dimension politique. D’ailleurs, aujourd’hui, c’est le RIC le référendum d’initiative citoyenne qui a remplacé la suppression des taxes sur le diesel comme revendication prioritaire des « gilets jaunes » présents sur les ronds-points.

Cette monographie du mouvement des « gilets jaunes », dans une ville typique de la France périphérique, montre son ampleur à l’échelle locale, la profondeur du soutien populaire dont il bénéficie, son homogénéité, et surtout sa volonté de se structurer et de durer au-delà des premières revendications qui lui ont permis d’émerger. Si la présence sur les ronds-points se réduit progressivement, les plus investis s’interrogent aujourd’hui sur la manière de s’organiser durablement. En ce sens, ils n’expriment pas seulement une demande de justice sociale, ils manifestent aussi le sentiment de ne pas être représentés politiquement et, pour certains, la volonté de construire un nouveau sujet politique, aux contours encore presque entièrement à définir.

Note(s) : ¶Jean-Yves Dormagen est professeur de science politique à l’université de Montpellier Geoffrey Pion est géographe

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