Agnès Verdier-Molinié, Profession de fouet

A la tête de sa fondation, elle scrute les politiques publiques et l’administration, qu’elle pourfend sans pitié.

« Le Canard enchaîné » – mercredi 16 janvier 2019 – Anne-Sophie Mercier

CA NE DOIT PAS être trop la poilade, en ce moment, chez les VerdierMolinié. Entre deux digressions sur la « valeur travail », voir des milliers de gens défiler pour réclamer moins d’impôts mais plus dEEtat, pourquoi pas des fonctionnaires tant qu’on y est, c’est un cauchemar. Dix ans pourtant qu’Agnès, à la tête de Ifrap, la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques, éduque les masses, à coups de rapports, de présence sur les plateaux télé, de livres-chocs.

C’est bien simple, expliquet-elle : il faut travailler dur, avoir l’esprit de sacrifice et faire drastiquement maigrir Etat et collectivités locales. L’Ifrap a ses bureaux à Paris… rue des Jeûneurs. « Ce sera violent, chaotique, et sans doute douloureux », promet la mère Fouettarde du libéralisme, qui quitte rarement son petit blouson de cuir noir et répète qu’il faudra en passer par là. Mais ce sera si bon après, quand Agnès passera doucement un onguent sur toutes ces pauvres plaies purulentes.

Au lieu de ça, il y a les gilets jaunes qui se plaignent de ne pas prendre de vacances, ces petits jouisseurs, et cette France blafarde et shootée aux deniers publics. Rien compris, va falloir tout reprendre de zéro.

Depuis dix ans, donc, Agnès, sonne le tocsin. Ses livres adoptent souvent un ton catastrophiste (« Les fonctionnaires contre l’Etat », « On va dans le mur »). Parfois, elle se veut constructive, comme dans son ouvrage, écrit en 2017, « Ce que doit faire le prochain président », puis elle déchante. Elle a cru en Macron, qu’elle appelait « Manu » en 2015, et elle vient de publier une phi-lippique sur le nouveau pouvoir : « En marche vers l’immobilisme ». Tous des jeanfoutre. Chirac, ce grand mou, Sarkozy, ce va-de-la-gueule, Hollande, cet incapable, Macron, jeune et déjà vidé de son énergie réformatrice. Mauvaise pioche.

Force d’Ifrap

Cette historienne de forma-tion, fille de viticulteurs bor-delais, qui a débuté dans la presse et consacré son mé-moire de maîtrise au traite-ment par « Le Canard » des scandales politico-financiers sous Pompidou, a ses entrées dans les radios et les télés. Elle est parfaite : un éditeur mé-diatique, Alexandre Wickham (Albin Michel), qui sait monter des coups et « vendre » ses auteurs, un physique avenant, des journaux amis comme « Valeurs actuelles » et le « FigMag », une absence totale de doutes – « une machine de guerre », dit un député socialiste qui ne l’apprécie pas – et une disponibilité de tous les instants. Pour faire parler d’elle, elle a créé le « Macrono-mètre » et décerne des notes aux ministres, lesquels s’emressent de répondre aux admonestations de la grande prêtresse de l’électrochoc that-chérien. Buzz assuré.

Elle s’y entend, pour faire taire ses détracteurs. Ceux qui peuvent lui porter efficacement la contradiction, comme l’économiste Henri Sterdyniak, elle les récuse. Le plus souvent, elle sort son arme atomique : le chiffre. Elle en connaît des centaines, ne se trompe jamais. Tout est chiffrage, ce qui ne se traduit pas par un chiffre n’existe pas. Y a pas plus sérieux qu’un chiffre. Le temps passé par les enseignants après les cours à discuter, à apaiser, à transmettre ? Inchiffrable, donc sans intérêt. Le chiffre, vous dis-je. Au nom de qui parle-telle ? Au nom du « bon sens », des « gens qui veulent qu’on leur dise la vérité ». Elle s’autoproclame « voix de ceux qui ne s’expriment pas, qui aiment leur pays et ont envie que les choses évoluent dans le bon sens ». Imparable.

Business first

Pour qui roule-t-elle ? Pour personne, pour tous, pour la France, assure-t-elle. L’Ifrap ne vient pourtant pas de nulle part, puisque créée en 1985 par un certain Bernard Zimmern, un polytechnicien passé par l’ENA, également fondateur de la très droitière association Contribuables associés. Agnès Verdier-Molinié lui a succédé, formée et lancée par lui. Lauréate de la bourse Tocqueville en 2004, elle est allée à Washington fréquenter le gotha de la droite conservatrice américaine à l’époque de « W ». François Fillon la consultait, Calmels dit s’en inspirer, Pécresse l’encense.

La gauche est plus circons-pecte. René Dosière, pourtant sourcilleux observateur de la dépense publique, n’apprécie pas son systématisme : « Elle est policée, mais, dès qu’on prononce le mot « fonctionnaire’; c’est l’alerte rouge. » Amélie de Montchalin, députée LRM de l’Essonne et membre de la commission des Finances, est presque sur la même ligne « Elle fait un boulot sérieux, mais elle fait aussi tourner son business. C’est plus vendeur d’entonner l’air de la catastrophe que de saluer les efforts. »

Beaucoup la voient occuper Bercy si Les Républicains reviennent au pouvoir. « Elle fait le boulot, cogne et n’a peur de rien », dit un sénateur LR. Ça pourrait faire mal si elle devait sortir, un jour, son petit fouet pour de vrai.

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