LYCÉE PROFESSIONNEL ET ÉMANCIPATION : POURQUOI FAUT-IL SAUVER LE LYCÉE PROFESSIONNEL ?

LYCÉE PROFESSIONNEL ET ÉMANCIPATION : POURQUOI FAUT-IL SAUVER LE LYCÉE
PROFESSIONNEL ?
, pp. 9-12 CR de l’Université d’Eté de l’Education 2019

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pp. 9-12 CR de l’Université d’Eté de l’Education 2019

  • Intervenants :
  • Samuel Couillard, PLP en gestion administration `
  • Germain Filoche, PLP en lettres-histoire
  • Éliane Le Port, enseignante PLP en lettres-histoire
  • Julie Mandelbaum, PLP lettres-histoire
  • Florian Pupponi, PLP lettres-histoire
  • tous membres du collectif « Touche pas mon Lycée Pro »

Présentation du collectif « Touche pas mon Lycée Pro »

Collectif créé en 2018 pour faire face à une réforme qui n’a pas fait
beaucoup de bruit ni suscité de débats ou de lois, « Touche pas mon Lycée Pro » a vocation à travailler avec tous ceux concernés par le lycée professionnel. Il a pour principaux partenaires les syndicats SNUEP, CGT, Sud Éducation et CNT.

Avant la réforme de M. Blanquer : quelques dates clés
— 1985 : Création du bac professionnel
— 1986 : Remplacement du lycée d’enseignement professionnel par le lycée
professionnel
— 2009 : Passage du bac professionnel de 4 à 3 ans (loi Chatel)
— 2018 : Rapport Calvez / Marcon. Céline Calvez est une députée qui a travaillé dans la publicité, Régis Marcon, un chef étoilé ; ils se disent tous deux spécialistes du
lycée professionnel. Le rapport est transmis aux enseignants via les seuls médias et la réforme se présente ensuite sous la forme de décrets. Les éditeurs eux-mêmes, pourtant en cheville avec le ministère de l’Éducation nationale, sont dépassés par cette réforme.

La réforme en trois points et trois idéologies

  1. Le chef d’œuvre ou le dévoiement de la culture compagnonnique

À l’annonce de la réforme du bac professionnel, c’est l’idée du chef-d’œuvre qui est le plus relayée dans les médias. Cela met en lumière la représentation fantasmée du lycée
professionnel où l’on ne formerait que des artisans. Or le lycée professionnel, c’est une
centaine de formations différentes et 60 % des élèves dans la vente, le tertiaire ou la santé (sanitaire et social), des élèves qui sont donc loin de la culture compagnonnique qui produit ces chefs-d’œuvre et qui seraient bien en peine d’en produire un en lien avec leur filière. La confusion entre les élèves des lycées professionnels et les compagnons est d’autant plus aberrante que le lycée professionnel est un établissement public, ouvert à tous (soit près de 700 000 élèves par an) et en particulier aux plus en difficulté, alors qu’une sélection sévère s’opère chez les compagnons (6 000 élèves par an dont
5% seulement de filles, des élèves privilégiés). C’est pourtant la culture compagnonnique qui inspire la réforme.
L’expression chef-d’œuvre, qui fait écho aux pédagogies émancipatrices, aurait tout aussi bien pu être remplacée par celle plus adéquate et moins fictive et démagogique, de
« gestion de projet plus ou moins difficile » ou encore de « pédagogie de projet ». L’école Boulle a ainsi très mal vécu la réforme pour cette « usurpation » qui trahit une tradition multiséculaire pour faussement redorer le blason du lycée professionnel.
On note que les heures d’accompagnement personnalisé et de co-intervention
interdisciplinaire (une matière générale couplée avec une matière technique) pour la
réalisation de ce chef-d’œuvre ne sont pas fléchées sur une discipline, qu’il n’y a pas de programme défini et qu’elles sont à plus ou moins long terme susceptibles de disparaître.

  1. Un déséquilibre entre l’enseignement des matières générales et celui des
    matières techniques

Une saignée effrayante des matières générales. La réforme Blanquer
s’attaque à un équilibre entre l’enseignement des matières techniques et celui des matières dites générales qui a été arrêté dans les années 1980 et maintenu jusqu’ici malgré sa constante remise en question au fil des réformes.
Aujourd’hui, le débat est clairement tranché au profit du professionnel. La diminution drastique des enseignements généraux que sont les mathématiques, les sciences, le français, l’histoire, les arts visuels et les langues le manifeste : entre 50 et 60 % de ces enseignements disparaissent pour les CAP ou bac pro. L’exemple le plus symptomatique de cette diminution vertigineuse est celui des CAP qui, en 1re et 2de, n’ont que 5h15 d’enseignement dans les matières générales. Les cours n’y durent que 45 minutes alors que l’on y accueille des élèves au parcours scolaire chaotique, dont des primo-arrivants. Les plus « avantagés » le sont de façon toute relative : en 2de, on passe de 16 à 9h d’enseignement général. Seule l’EPS est épargnée, sans doute du fait d’une autre représentation cliché du lycéen du LP qui gagne à cultiver son corps plutôt
que son esprit.
Ce choix est une erreur pour de nombreuses raisons :
— L’Éducation nationale a vocation à former des adolescents à devenir des
citoyens et non des individus corvéables à merci par l’entreprise. Pour ce faire,
l’enseignement n’est pas seulement celui du métier mais de savoirs. Or cette baisse du volume horaire des matières générales correspond également à l’amputation de questions qui faisaient la richesse des programmes en permettant de développer l’esprit critique des élèves par le biais de sujets fondamentaux (identité et diversité, le monde ouvrier, le droit des femmes de la Belle Époque à nos jours, la réception de
l’art).
— Une vision managériale et utilitariste. Les matières ne sont plus enseignées pour elles-mêmes mais mises au service d’un métier. Est ainsi promue une vision idéalisée du
monde du travail comme l’indique en 2de le remplacement de la thématique « Être ouvrier en France », au sein de laquelle la naissance du mouvement syndical était abordée, par le chapitre « Métier, compagnons, compagnonnage et chef-d’œuvre au XIXe s. ». L’histoire est ainsi réduite à une liste d’acteurs et de
dates qu’il faut étudier en lieu et place de thèmes problématisés. En
éco-droit, l’économie devra être présentée comme « une simple activité de satisfaction des besoins des hommes vivant en société à travers des opérations de production, de distribution et de consommation, elle se réalise par des échanges entre les différents agents économiques » et on passe sous silence les rapports de pouvoir qui peuvent avoir lieu dans ces échanges. Dernier exemple éclairant : on met au programme la question « Pourquoi se former tout au long de la vie ? » qui prépare les élèves à la
précarisation du monde du travail et leur infuse la pensée productiviste
libérale si l’on en juge par les indications complémentaires que donne le Conseil supérieur des programmes : « Les mutations du travail impliquent une professionnalisation qui sans cesse évolue. Le développement permanent des compétences professionnelles devient ainsi un enjeu important afin de répondre
aux besoins des entreprises et de maintenir l’employabilité des individus.
» On fait enfin des économies en supprimant 50 % des filières professionnelles.
— On favorise la reproduction sociale. Le changement des programmes, qui
accentue le côté pratico-pratique des enseignements, entérine l’idée reçue que les classes populaires (principalement représentées dans les lycées professionnels) ne doivent pas accéder au théorique mais rester dans le pratique. L’autobiographie ne sert ainsi plus qu’à « éveiller chacun à sa responsabilité dans la diffusion de l’image de soi comme dans le traitement et la protection de ses données personnelles », autrement dit, elle trouve son utilité dans la gestion d’un fil d’actualités Twitter. Finie l’étude des œuvres littéraires en lettres, la discipline n’est plus que le moyen d’apprendre à rédiger des menus et des commentaires de recettes dans les lycées hôteliers. « Seul ce dont on a le concept peut plaire » écrit Bourdieu dans L’Amour de l’art.
Les classes populaires se voient privées des moyens de décodage leur donnant un accès à l’art aussi bien qu’à des activités symboliques et conscientisent l’idée que l’école n’est pas faite pour elles.

  1. L’apprentissage plutôt que le lycée professionnel et des conditions de
    travail dégradées

L’objectif de la réforme : favoriser l’apprentissage au détriment du lycée
professionnel, d’où la création de centres de formation d’apprentis à l’intérieur des lycées. Un vade-mecum, « Développer l’apprentissage », sorti en juillet 2019 sur Éduscol et supprimé depuis, nourrit des inquiétudes. On y lit que les établissements n’auront pas à passer par les conseils d’administration pour créer ces CFA, les seuls décisionnaires étant les rectorats ou chefs d’établissement.
Cela s’accompagne d’une perte de moyens : la taxe d’apprentissage versée par les entreprises aux lycées professionnels sera récupérée par les branches professionnelles qui souhaitent ouvrir des CFA privés et partant, concurrencer les lycées publics. Si les élèves ne correspondent pas à leur profil et leurs besoins, s’ils ne sont pas assez flexibles, n’ont pas le bon savoir-être, ils retourneront dans les lycées professionnels. Tout cela signe la mainmise de l’enseignement professionnel par les entreprises et les branches professionnelles ainsi que celle du privé sur le public.
Un casse-tête pédagogique et organisationnel. Dans les classes, s’instaure
une mixité de public avec des élèves de lycée professionnel mêlés à des apprentis. Or, ils n’ont pas le même statut : les premiers sont des élèves, les seconds, des salariés qui dépendent du droit du travail. Cela n’est pas sans poser de problèmes puisque :
— les temps et rythmes de cours ne sont pas les mêmes avec 28 heures de
cours hebdomadaires au lycée professionnel contre 20 pour les apprentis, 22 semaines de stage et 4 mois de vacances pour les élèves des lycées pro et alternance cours / entreprise avec 5 semaines de congé payé pour les apprentis.
— la rentrée scolaire est en septembre pour les lycéens alors que pour les
apprentis, c’est la date du contrat de travail qui la constituera ; les enseignants auront donc des classes mouvantes ; il leur faudra gérer des ruptures de contrats avec des apprentis qui vont changer de statut et redevenir de simples élèves et gérer, plus largement les difficultés des entreprises d’autant que l’employeur peut rompre unilatéralement le contrat d’apprentissage sans recours devant les prudhommes. Les
apprentis deviennent une variable d’ajustement pour les entreprises suivant
leur demande et leur offre. Quant aux professeurs d’atelier des lycées professionnels, ils vont devoir résoudre les difficultés propres aux entreprises, seront, pour ce faire, « assignés à résidence » dans leur lycée et ne pourront, pour certains, continuer à compléter leurs maigres revenus par des cours dispensés dans les GRETA ou autres formations.
— les réponses à apporter face à un dysfonctionnement d’élève ne sont pas
les mêmes : mesure disciplinaire pour l’élève du lycée professionnel, remise en cause du
contrat de travail pour l’apprenti avec des conséquences dramatiques pour ceux dont la scolarité ou l’obtention d’un diplome assure un séjour légal sur le sol français.

Les pistes données par la hiérarchie pour y remédier ?

Une « flexibilisation du temps de travail »,autrement dit l’annualisation du temps de travail qui permettra d’aligner les matières généralessuivies par les lycéens sur les 20 semaines de cours des apprentis avec, pour les professeurs, 35heures de cours à donner au lieu des 18 statutaires. Ce ne sont pas des conditions de travail acceptables. Des compétences peuvent, en outre, être validées par des entreprises. Les
enseignants sont ainsi dépossédés de leur métier. On leur demande en plus
d’appliquer une « pédagogie de l’alternance et de la différenciation pour répondre à des
situations différentes », comme s’ils n’avaient déjà pas à le faire avec des primo-arrivants, des élèves dyslexiques qui n’ont jamais vu d’orthophoniste dans des classes à 30 (et plus) si l’on excepte les filières sanitaires.
Quid, par ailleurs, de la comptabilisation des apprentis ? Ces derniers seront-ils plus âgés avec la formation tout au long de la vie ?

En bref, loin de revaloriser la filière professionnelle, cette réforme du lycée professionnel éclaire :

— L’idéologie capitaliste de nos gouvernants qui préfèrent l’employabilité
à la citoyenneté pour un jeune sur trois à qui l’on ferme ainsi l’accès à la culture et aux
universités, ce qui peut constituer à terme le terreau du communautarisme, de l’intolérance et du complotisme.

— Le mépris ressenti par les enseignants du lycée professionnel que
manifestent :
La hiérarchie et sa communication cynique sur « L’École de la confiance ».
L’expertise et les réussites des enseignants face à des élèves au profil compliqué (35 % des élèves ayant leur bac obtiennent un BTS) sont niées. On prête plutôt l’oreille à des personnes complètement coupées du terrain et l’on ne répond pas aux besoins des enseignants, notamment sur l’absentéisme qui est la problématique principale (réponse du ministre : instauration d’une plateforme informatique pour rappeler aux parents les conséquences de l’absentéisme…) mais à ceux des entreprises avec la création, par exemple, d’une filière « logistique et métier de la sécurité » dans un lycée profilé gestion qui se trouve à proximité des sites où se dérouleront les Jeux olympiques. Le ministre
Blanquer communique beaucoup sur la revalorisation des filières professionnelles via la création de campus des métiers pour un « Harvard du pro » mais l’on sait que cela ne
va rien donner (pas de budget) alors que concrètement, la réforme accentue ce qui a contribué à dévaloriser ces filières, y compris dans le corps enseignant, avec la baisse des heures impactant la quantité et la qualité des enseignements et le tri social opéré dès la 4e avec l’orientation vers les filières professionnelles des élèves qui ont des difficultés cognitives, scolaires et sociales.

Les médias. Très peu de relais médiatique par rapport à la réforme malgré
sa nocivité et l’importance numérique des élèves des lycées professionnels qui
représentent un tiers des lycéens français. C’est dire le poids absolument négligeable du professionnel dans les représentations.
D’où la résignation et la mobilisation faible du corps enseignant ?

Au regard des enjeux, la mobilisation est relativement faible, aussi bien
de la part des professeurs des matières générales que de ceux des matières professionnelles. À Paris, sur la grève des corrections, 50 % des profs de lettres-histoires étaient en grève, 0 % parmi les professeurs des matières professionnelles. Par ailleurs, il y a beaucoup de contractuels en lycée professionnel
(30%) qui viennent souvent du privé où la capacité de contestation est moins forte et où on a l’habitude de respecter les ordres descendants.
Du côté des élèves, très peu de mobilisation contre cette réforme, ce qui
peut s’expliquer par leur profil assez fragile.
Dès lors que faire ?

Propositions d’actions :

— Refaire des États généraux de la voie professionnelle (150 à 200 personnes présentes aux premiers qui se sont tenus). Dates envisagées : 13 et 14 décembre 2019. Il s’agit de réunir les syndicats autour d’un programme commun et voir ce qu’il est possible de
faire en janvier / mars.
Pour réussir ce rendez-vous, faire remonter des idées et pistes de réflexion au collectif « Touche pas mon lycée pro » ou aux syndicats.
— Pour faire front hors des appels à la grève : un questionnaire ou des formulaires en ligne à élaborer pour savoir comment se passe concrètement l’application des
réformes. Les experts en informatique sont bienvenus.
— S’atteler à une contre-communication efficace auprès des enseignants et
hors Éducation nationale et poursuivre les actions déjà menées : interpellation et
tribunes par voie de presse, états généraux, débats au Sénat sur la réforme du lycée professionnel, perturbation de réunions organisées par des IPR sur la réforme, grèves, grève du bac.
— travailler à la convergence des luttes contre un mépris de classe qui ne
touche pas qu’à l’éducation.
Pistes de réflexion pour améliorer le lycée professionnel

— Créer un lycée polyvalent dans lequel les élèves ne seraient pas classés
en fonction de leurs capacités intellectuelles supposées.
— Supprimer les formations techniques et professionnelles jusqu’à 18 ans,
pour donner le temps aux élèves de penser leur orientation et éviter le tri social et genré. Il faut davantage sauver les élèves que le lycée professionnel.
Pour s’informer sur le lycée professionnel

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